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Recherche et Innovation : les capabilités au cœur de l’analyse de la sécurité alimentaire

Pour citer ce billet : El-Rhomri, I. (17, août, 2016).  Recherche et Innovation : les capabilités au cœur de l’analyse de la sécurité alimentaire [Entrée de blog]. Accès: http://sal-gen.org/

Quelles sont les capacités dont disposent les populations subsahariennes pour faire face au problème d’insécurité alimentaire ? Se poser cette question n’est pas nouveau. Les capacités (capacities) s’imposent comme un élément fédérateur et central dans les approches de vulnérabilité et de résilience qui, dans leurs analyses de l’insécurité alimentaire, se focalisent sur la gestion du risque et s’intéressent aux « coping strategies » adoptées par les personnes pour faire face à des situations changeantes, soit de manière ponctuelle et inattendue (chocs), soit tendancielle (changements agro-écologiques), soit cyclique (saisonnalité).

Cela-dit, même si les capacités humaines constituent un élément clé dans la gestion du risque d’insécurité alimentaire, elles n’ont encore jamais occupé une place centrale dans l’analyse de ce phénomène. Néanmoins, l’article de Burchi et De Muro : « From food availability to nutritional capabilities », récemment publié dans la revue Food Policy (Burchi & De Muro, 2016) ouvre un débat dans le milieu de la recherche et attire particulièrement notre attention, eu égard aux questionnements, hypothèses et objectifs de notre projet SAL & GEN.

Ces chercheurs proposent, pour la première fois, de s’intéresser à la notion et à l’approche des capabilités d’Amartya Sen dans l’analyse de la sécurité alimentaire. Les capacités et les capabilités sont des termes souvent interchangeables en anglais, mais contrairement à la capacité, la notion de capabilité fait plus référence à « la qualité d’être capable » et à « l’aptitude potentielle ». Pour Sen, la capabilité décrit le « pouvoir-faire » ou « pouvoir-être » d’un agent, c’est-à-dire l’ensemble des réalisations qu’un agent est capable, et serait capable, de faire ou d’être face à un ensemble d’opportunités (Dubois, 2009).

Selon Burchi et de Muro (2016), Jean Drèze et Amartya Sen (1989) ont été les premiers à poser les jalons d’une application de l’approche des capabilités à l’analyse de la sécurité alimentaire, mais cette approche a eu moins d’écho que celle des droits d’accès (entitlements). Partant de ce travail pionnier, Burchi et de Muro vont essayer d’approfondir l’analyse de la sécurité alimentaire à l’échelle individuelle ou du ménage. Ainsi, ils proposent trois niveaux d’analyse qui impliquent d’enrichir progressivement la base d’information :

(1) Evaluation des droits alimentaires (food entitlements) : ce premier socle doit couvrir trois éléments clés en tenant compte de leur variation temporelle. Chacun de ces trois éléments peut être évalué à l’aide de données disponibles et/ou à relever. Les auteurs fournissent quelques exemples exposés ci-après. Ce faisant, ils estiment qu’on peut examiner si les gens ont un accès stable à suffisamment de nourriture.

  • Les dotations : emploi/force de travail ; actifs/biens ; épargne ; aides ou prestations offertes par l’Etat ou d’autres organismes ; variation des dotations et stratégies d’adaptation.
  • Termes de l’échange : prix des produits alimentaires ; salaires ; prix d’autres biens et services…
  • Possibilités de production : compétences et technologies.

(2) Evaluation des capacités élémentaires de sécurité alimentaire (basic capabilities for food security) : ce deuxième niveau s’intéresse aux quatre capabilités fondamentales suivantes et à leur variation temporelle. Chacune de ces quatre capabilité basiques peut être évaluée à l’aide des données suivantes :

  • Être libéré de la faim (to be free from hunger) : consommation kilo-calorique et diversité de la diète, en fonction des besoins (qui varient selon le contexte, le sexe, l’âge, etc.).
  • Être éduqué/e (to be educated): taux d’alphabétisation, d’inscription et de réussite à l’école, participation à l’éducation informelle…
  • Être en bonne santé (to be  in a good health) : accès aux services de santé, morbidité, accès à l’eau potable et à l’assainissement…
  • Être en mesure de prendre part aux décisions du ménage et de la vie communautaire (to be able to take part in household decisions making and comunity life): participation à la prise de décisions au sein du ménage, participation à la vie communautaire…

(3) Evaluation de la capabilité d’être en sécurité alimentaire (capability to be food secure) : c’est le stade ultime qui suppose le passage de capabilités élémentaires à une capabilité plus complexe afin d’être en situation de sécurité alimentaire. Celle-ci dépend de l’interaction entre les capabilités élémentaires susmentionnées et consiste à porter plus d’attention aux aspects socioculturels de la dimension d’utilisation. En effet, les auteurs signalent que jouir des capabilités élémentaires est nécessaire mais pas suffisant pour être en sécurité alimentaire, il faut aussi tenir compte d’aspects liés à l’utilisation, notamment les connaissances nutritionnelles et les pratiques d’hygiène, ainsi que l’acceptabilité culturelle (croyances culturelles et religieuses liées à l’alimentation).

Pour citer ce billet : El-Rhomri, I. (17, août, 2016).  Recherche et Innovation : les capabilités au cœur de l’analyse de la sécurité alimentaire [Entrée de blog]. Accès: http://sal-gen.org/

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